La recherche en France en 2020 : une tribune

Tribune de la filière Lettres de l’Université de Tours

La filière Lettres de l’Université de Tours souhaite rendre publique son inscription dans le mouvement social contre les réformes en cours. Elle s’oppose à la fois à la réforme des retraites, à celle de la formation aux métiers de l’enseignement public (Master MEEF et concours du CAPES) et au projet de Loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR).

Si la LPPR fait encore l’objet d’une médiatisation assez faible, elle n’en comporte pas moins des enjeux politiques et sociaux cruciaux. Elle entraînerait en effet une transformation radicale du modèle universitaire et de ses rapports avec l’État et la société. Une telle métamorphose est de fait déjà en cours depuis au moins une dizaine d’années, moment où a été adoptée la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU). Or, nous estimons que cette évolution ne tient pas compte des spécificités de la recherche et de l’enseignement universitaires. Elle fait dès lors peser une lourde menace sur leur qualité et compromet l’accomplissement des missions de service public de l’université.

Jusqu’au début des années 2000, le bon fonctionnement de la recherche universitaire était rendu possible par la conjonction de plusieurs principes. Parmi ceux-ci figuraient la prise en charge financière des universités par l’État, l’adéquation de ce financement aux besoins, l’absence de contrainte quant aux sujets à traiter et aux résultats à court terme de la recherche, qui nécessite un temps long, l’équité dans la répartition du budget, enfin l’assurance pour les chercheurs et enseignants-chercheurs d’un emploi pérenne, garant d’une indépendance indispensable à la production et à la transmission des savoirs.

C’est tout cet édifice que la LPPR, après d’autres réformes, vient de nouveau remettre en cause. En 2007 déjà, la LRU a institué le désengagement financier de l’État, incitant les établissements à se tourner vers les entreprises, les collectivités territoriales, les soumettant par là même aux pressions économiques et localistes, et pour bon nombre d’entre elles les jetant dans une situation financière difficile. Les textes préparatoires au projet de la nouvelle loi (non encore publié à ce jour) recommandent certes une augmentation des fonds publics nationaux alloués aux universités. Ils ne restaurent pas pour autant le principe de liberté de la recherche, bien au contraire. Celui-ci est fortement menacé au moyen de deux leviers déjà existants mais en passe d’être systématisés : le budget récurrent attribué aux différentes équipes de recherche est calculé selon le résultat de leur évaluation par un organe extérieur (le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur : HCERES) ; des financements complémentaires sont mis en place via des appels d’offre. Nous considérons que ces deux pratiques, tout en lui imposant une vision à court terme, tendent à instrumentaliser la recherche en la rendant dépendante à la fois des intérêts économiques, des directives gouvernementales et des politiques locales. Il ne s’agit ni de couper l’université de la société ni de la faire sortir du cadre de l’État, mais de ménager une possible distance critique et de laisser aux unités de recherche le choix de leur positionnement face au contexte dans lequel elles se trouvent. Rappelons également que les chercheurs et enseignants-chercheurs sont déjà évalués tout au long de leur carrière par leurs pairs.

Les rapports préparatoires au texte de loi revendiquent en outre le caractère foncièrement inégalitaire de ce fonctionnement et les relations de concurrence qu’il induit à la fois entre les chercheurs et entre les universités. Les financements « d’excellence » par appel d’offre seraient plus encore qu’aujourd’hui réservés à un petit nombre d’équipes, tandis que toutes les autres se contenteraient de la portion congrue. Davantage, il serait question à terme de faire disparaître la recherche de la plupart des établissements, réduits à leurs missions d’enseignement, une fois rompu le lien entre production et transmission des savoirs qui est précisément au cœur du métier d’enseignant-chercheur et lui donne tout son sens. Cette inégalité entre les universités et entre les unités de recherche se retrouve au niveau des personnels. Les rapports préalables à la LPPR en effet encouragent un recours accru aux contrats précaires, divisant ainsi les membres des équipes en deux catégories : les agents titulaires d’un côté, appelés à se raréfier de plus en plus, et de l’autre des contractuels et des vacataires privés de tout ancrage dans un temps long pourtant nécessaire à l’activité intellectuelle. Parallèlement, les textes préconisent la « modulation » des services d’enseignement, qui consisterait en pratique à alourdir selon les besoins la charge de cours sans que ceux-ci soient rémunérés en heures complémentaires. Un tel système ne manquera pas d’avoir des conséquences délétères sur l’enseignement universitaire, en offrant aux étudiants qui n’auront pas la chance d’entrer dans une université « d’excellence » une formation de moindre qualité, coupée des avancées de la recherche et souvent limitée à la licence.

Toutes ces transformations programmées s’inscrivent malheureusement dans la même logique que celles qui touchent actuellement les domaines de l’enseignement secondaire, de la santé ou des retraites : renoncer à offrir un service public de qualité qui soit accessible au plus grand nombre au profit d’un système à plusieurs vitesses, où seuls les plus aisés pourront bénéficier de la meilleure formation (dans tel lycée de centre-ville ou telle université mieux dotée que ses voisines), des meilleurs soins (qui bientôt ne se trouveront plus dans un hôpital public réduit à la misère) et de la meilleure retraite, grâce au système par capitalisation qui ne manquera pas de se mettre en place.

Pour toutes ces raisons, la filière Lettres de l’Université de Tours exprime sa très vive inquiétude et tient à alerter les étudiants et futurs étudiants et plus largement tous les citoyens sur les conséquences désastreuses de la LPPR, si elle venait à être mise en application.

Le 28 janvier 2020

Les enseignants et enseignants-chercheurs de la filière Lettres de l’Université de Tours : départements de Français, Littérature comparée, Latin, Grec, Arts du spectacle