Vieux livres, jeunes fleurs

Joseph Boulmier, correcteur d’imprimerie, auteur d’une monographie sur Étienne Dolet (1857), était poète à ses heures.

Cette petite plaquette a été tirée en deux couleurs pour mes collègues des Bibliothèques Virtuelles Humanistes, à l’occasion du départ de Mathieu Duboc le 18 décembre 2019.

  • 20 exemplaires numérotés
  • Format 20,5 x 15 cm
  • Caractère : Fournier (12 points)
  • Achevé d’imprimé le 18 décembre 2019

Le texte

Je suis seul et chez moi, je suis heureux et libre ;
Le doux soleil de mai vient me dire: « Bonjour ! »
Sous la main du printemps, comme un luth, mon cœur vibre ;
Mon âme s’illumine aux splendeurs d’un beau jour.
Soyez béni, mon Dieu! vous me faites renaître,
Vous chassez de mon front les anciennes pâleurs ;
Aux murs de ma cellule, aux bords de ma fenêtre,
Tout ce que j’aime est là : vieux livres, jeunes fleurs.

Ce sont des amis sûrs, des compagnes fidèles ;
On dirait que vers moi se tourne leur regard :
« Il a dormi longtemps, » murmurent-ils ; mais elles :
«Oh! ne le grondez pas, il a veillé si tard ! »
Ma chambre autour de moi semble un Éden qui s’ouvre,
J’entends causer entre eux mes frères et mes sœurs ;
Je ne changerais pas mon taudis contre un Louvre…
Tout ce que j’aime est là : vieux livres, jeunes fleurs.

De l’ennui, près de vous, j’ignore l’amertume,
Vous qui parlez si bien, livres silencieux ;
Ce parchemin jauni, votre pauvre costume,
Plus qu’un beau maroquin m’est cher et précieux.
Vous, fleurs, trésor chéri du pauvre anachorète,
Je comprends votre langue aux intimes douceurs,
Et mon cœur sait répondre à votre voix discrète…
Tout ce que j’aime est là : vieux livres, jeunes fleurs.

Oui, les hommes sont laids, mais leurs œuvres sont belles ;
Les hommes sont méchants, mais leurs livres sont bons :
Les corps ne sont plus là… les âmes immortelles
Restent seules, dardant leurs célestes rayons.
Les fleurs aussi, les fleurs, sur leur tige enchaînées,
Sont des anges fixés auprès de nos douleurs ;
Des vierges de la terre elles sont les aînées…
Tout ce que j’aime est là : vieux livres, jeunes fleurs.

D’une double moisson je remplis ma corbeille;
Aux frivoles plaisirs j’ai dit un long adieu:
Les livres sont des fleurs, et moi j’en suis l’abeille ;
Les fleurs sont à leur tour les livres du bon Dieu.
Voilà mes confidents, je n’en connais pas d’autres ;
Mes instincts avec eux redeviennent meilleurs :
Pour le beau, pour le bien, ce sont mes seuls apôtres…
Tout ce que j’aime est là : vieux livres, jeunes fleurs.

Ces vieux livres, tombeaux où dort l’intelligence,
Des siècles écoulés gardent le souvenir ;
Ces jeunes fleurs, brillant des couleurs de l’enfance,
Sont autant de miroirs qui montrent l’avenir.
Le présent est si triste !… Hélas ! il nous oppresse,
Comme un ciel gros d’orage il pèse sur nos cœurs ;
Oh! parlez-moi longtemps, oh ! parlez-moi sans cesse
De passé, d’avenir… vieux livres, jeunes fleurs !