Les « Cathédrales de poche » de William Morris

« L’art décoratif poursuit un double but : faire que le peuple trouve du plaisir à utiliser les choses qu’il doit nécessairement utiliser et qu’il en trouve autant à fabriquer les objets qu’il est obligé de fabriquer. »
(W. Morris, The Lesser Arts, cité p. 43)

Le mouvement des Private Presses a peu concerné la France et demeure de ce fait largement méconnu du public francophone. Il a pourtant exercé outre-Manche une influence décisive sur l’esthétique du livre, le dessin de caractères, les pratiques de mises en page, et son importance s’est aussi faite sentir sur les choix typographiques de certains éditeurs français de l’entre-deux-guerres (pensons par exemple à la production de Constantin Castéra « à l’Enseigne du Pot cassé », ou encore à l’œuvre graphique de Louis Jou).

Le livre que Florence Alibert consacre à l’aventure de la Kelmscott Press de William Morris vient donc combler une importante lacune. Tiré d’une thèse de doctorat en esthétique et philosophie de l’art, ce livre offre une synthèse aussi utile que bien menée des travaux anglophones sur les rapports de William Morris aux arts du livre, renforcée par des considérations plus personnelles sur l’histoire des Private presses. Il offre au passage de nombreuses traductions inédites des textes théoriques et critiques produits par Morris et son entourage.

Florence Alibert commence par rappeler la genèse et l’histoire du mouvement Arts and Crafts, en insistant par exemple sur les influences nordiques (sagas islandaises) ou sur l’importance décisive qu’eut l’oeuvre de John Ruskin, The Stones of Venice (1851), sur le jeune Morris (rappelons qu’à la fondation des Kelmscott Press, Morris choisira d’en rééditer l’un des chapitres-clefs, The nature of Gothic).

Le rapport de l’imprimeur aux arts du livre fait l’objet de la seconde partie, corps principal du volume. Alibert y décrit avec perspicacité l’incapacité congénitale de Morris à théoriser son action, évoquant le « degré zéro d’abstraction dont [il] fait invariablement preuve » (p. 124). S’il en appelle sans cesse à la production d’un « livre idéal  », l’imprimeur ne fixe jamais véritablement les grands principes de son action, et lorsqu’il semble s’y essayer, comme dans sa fameuse Note on his aims in Founding the Kelmscott Press, c’est pour se contenter de décrire de façon terre-à-terre et pragmatique sa démarche, sans fournir aucune généralisation théorique.

La vingtaine de pages consacrées à la bibliothèque personnelle de Morris (p. 125-148) est particulièrement intéressante. Elle est l’occasion d’étudier les rapports entretenus par l’imprimeur à l’égard des modèles médiévaux et renaissants. Mais l’analyse des relations entre Morris et Emery Walker est tout aussi stimulante : elle démontre la capacité de Morris (qui n’hésite pourtant pas à parler de sa « haine de la civilisation moderne », cité p. 41) à employer les techniques les plus récentes, notamment l’agrandissement photographique, pour étudier les gravures anciennes ou mettre au point ses caractères typographiques.

William Morris (et sa barbe de prophète) par Frederick Hollyer en 1888 (source : Wikipédia)

C’est à la fin de cette seconde partie que Florence Alibert, après s’être penché sur la genèse du mouvement des Private presses anglais (décrit élégamment comme « une rebellion d’amateurs éclairés »), aborde finalement la fondation et le fonctionnement de la Kelmscott Press. Cette histoire fait l’objet d’un développement relativement bref (moins d’une trentaine de pages, p. 190-216), passionnant mais quelque peu frustrant en ce qu’il ne permet pas de mieux connaître le fonctionnement concret, pratique, de cette maison d’édition. Ce défaut, certainement dû à l’absence de sources primaires disponibles, est compensé par des considérations passionnantes relatives à la réception des ouvrages de Morris. Des critiques récurrentes accusent en effet l’imprimeur d’incohérence politique : Morris produirait des objets de luxe, réservés à une élite, tout en professant des principes socialistes (voir sur ce point l’intéressante citation de Thorstein Veblen, The Theory of the Leisure class, p. 189-190). Mais Alibert démontre que le caractère « inaccessible » des livres imprimés par les Kelmscott Press ressortit moins à l’offre qu’à la demande : avant même leur impression, les livres de Kelmscott Press firent en effet l’objet d’une spéculation, que récusa Morris mais contre laquelle il ne put rien. Le rôle du libraire Quarich, qui achetait à l’avance une large partie du stock pour créer artificiellement de la rareté à des fins purement spéculatives, est ainsi minutieusement détaillé.

La troisième et dernière partie traite de l’influence exercée par la Kelmscott Press sur le mouvement des Private presses anglais. Alibert revient ainsi sur la création de la Doves press par Cobden Sanderson et de l’Essex House Press par Charles Robert Ashbee, avant de s’attarder avec plus de détails sur la passionnante histoire de l’Eragny press de Lucien Pisarro, et de conclure sur la réception continentale des innovations des Private press.

Le livre est servi par une maquette élégante, même si le façonnage pourrait être amélioré : pour un ouvrage consacré aux arts du livre on aurait apprécié un robuste cousu-collé – mais cette technique est désormais un luxe que les éditeurs n’osent hélas plus offrir à leurs clients, et les éditions Otrante ne sont pas, loin s’en faut, les seules à y avoir renoncé… On peut déplorer ponctuellement quelques approximations (Strasbourg ne peut pas être considéré comme « l’un des grands centres français de l’imprimerie autour de 1500 » , p. 128-129). Par ailleurs, la parfaite maîtrise qu’a l’auteur de la bibliographie anglophone induit sous sa plume quelques anglicismes surprenants : tout au long de l’ouvrage, les caractères romains sont décrits comme « romans »… Ce ne sont là que des défauts de détails, qui pourront aisément être corrigés dans les rééditions à venir. L’essentiel est là : Florence Alibert nous offre ici un livre utile, intéressant, bien mené, agréable à lire, et qui vient combler une importante lacune en abordant un pan de l’histoire éditoriale britannique souvent méconnu en France.

The Romance of Sir Degrevant, Hammersmith, Kelmscott press, 1896 (bibliothèque de R. Jimenes)

En librairie : 
Editions Otrante
1 volume in-8 (140 x 210 cm)
394 pp., 5 ff.n.ch. 
Septembre 2018 
Isbn 979-10-97279-04-2 
Prix : 30 €
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